18/09/2012

Une « guerre scolaire » sous le drapeau de l’islam


C’est dans une ambiance tendue que 17 millions d’écoliers, collégiens et lycéens ont repris le chemin de l’école ce lundi en Turquie. Appels au boycott et manifestations ont précédé cette rentrée scolaire placée sous le signe de la contestation alors que le gouvernement de Recep Tayyip Erdogan, à la tête du parti AKP (Parti de la justice et du développement, issu de la mouvance islamiste) a fait passer au printemps une série de réformes immédiatement mises en pratique.

«Ces réformes ont été faites sans consultation avec les enseignants, constate Gülbin, une enseignante de primaire à Istanbul. C’est une pseudo-réforme imposée du haut et destinée à casser le système actuel».

Parmi les mesures les plus impopulaires se trouve l’abaissement de l’âge obligatoire auquel les enfants doivent débuter l’école. Les enfants doivent désormais commencer en classe préparatoire, dès 5 ans et demi contre 7 ans auparavant.

De nombreux psychologues turcs expliquent qu’à cet âge, les enfants sont souvent inaptes à l’apprentissage de la lecture. Pour Gülbin, croisée dans une manifestation, cette réforme aurait été possible « si les manuels scolaires avaient été modifiés. Or ce n’est pas le cas, explique-t-elle. Les enfants de 5 ans et demi vont suivre des cours destinés à des élèves de 7 ans ».

Les syndicats se plaignent aussi d’une hausse insuffisante du nombre de classes et d’enseignants, alors que le nombre d’élèves en cours préparatoires (2,3 millions) a augmenté de 40 %. Certes, 42.000 enseignants ont été nommés mais toutes classes et tous niveaux confondus, alors que des cours facultatifs supplémentaires sont proposés en collège et que la durée totale d’enseignement obligatoire est passée de huit à douze années. Le ministère de l’Education nationale reconnaît un manque de 138.000 professeurs.

Au sein du parti d’opposition CHP (Parti républicain du peuple, kémaliste), on reproche au gouvernement de vouloir casser le système d’enseignement actuel bâti sur l’héritage d’Atatürk, le père de la République, afin d’embrigader les petites têtes blondes dans un système « religieux » et « coupé de la science ».

Faire démarrer les enfants plus tôt afin de mieux les assimiler, voilà ce que craint le CHP alors qu’en parallèle est facilité l’accès aux écoles de prédicateurs religieux (imam hatip). Ces établissements, qui avaient été affaiblis par le coup d’Etat dit post-moderne de 1997 et dont est diplômé le Premier ministre Erdogan, sont désormais accessibles dès l’âge de 9 ans, contre 14 auparavant. C’est d’ailleurs dans l’un d’entre eux que le chef de gouvernement a passé sa journée d’hier, louant leur succès et la forte demande.

Quelque 9 % des collégiens turcs y suivent un enseignement cette année et près de 700 nouveaux imams hatip ont été ouverts, prenant souvent la place d’établissements scolaires classiques et forçant les parents d’élèves à trouver des établissements de rechange en dernière minute.

Cet accès facilité aux imams hatips s’accompagne dans les collèges classiques d’un nouveau cours facultatif sur la vie du Prophète Mahomet. Les associations alévies (confession souvent associée à l’islam chiite) craignent qu’ils ne deviennent en pratique obligatoires, du fait de la pression imposée sur les musulmans non sunnites.

« Le gouvernement AKP insiste sur une politique basée sur le slogan “une religion, une identité » au détriment d’une Turquie laïque, démocratique, multiculturelle et multiconfessionnelle », regrette Kemal Bülbül, président de la fédération des alévis bektachis. En février dernier, Recep Tayyip Erdogan avait ouvertement reconnu vouloir « former une jeunesse religieuse ». « La machine est lancée », constate aujourd’hui notre manifestante Gülbin.
Quant aux Kurdes, ils regardent d’un œil dubitatif les cours de langue kurde, facultatifs et désormais possibles en collège. Manque de profs et de moyens, cette mesure est « de la poudre aux yeux », selon le chef du parti pro-kurde BDP (Parti pour la paix et démocratie) car elle « ne répond pas à la demande des Kurdes pour le droit à l’enseignement dans leur langue maternelle ». 
(Le Soir, NERBOLLIER, DELPHINE, 18 septembre 2012)

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