02/06/2014

Le bicentenaire de l'entrée de Genève dans la Confédération helvétique

Le bicentenaire de l'entrée de Genève dans la Confédération helvétique

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Discours de Monsieur le Maire de la Ville de Genève Sami Kanaan à l'occasion de la célébration du bicentenaire de l'entrée de Genève dans la Confédération helvétique.

 

Mesdames et Messieurs

Je m’associe aux salutations protocolaires déjà adressées, avec tout de même une mention particulière à mes collègues du Conseil administratif de la Ville de Genève, au Président du Conseil municipal, et aux membres du Conseil municipal, vu que dès aujourd’hui je suis Maire de la Ville de Genève, leur Maire, et aussi à mes collègues des autres communes genevoises, notamment à ceux et celles qui deviennent maires aujourd’hui comme moi !


Mesdames et Messieurs
Chères amies et chers amis

Le 9 février, les Suisses acceptent l’initiative de l’UDC contre l’immigration de masse. Heureusement, Genève fait partie des cantons qui l’ont refusée. Le 18 mai, les Genevoises et les Genevois refusent le cofinancement des parkings P+R en France voisine. Le 25 mai, lors des élections au Parlement européen, la France et l'Europe votent pour des forces politiques eurosceptiques. Et ce ne sont là que quelques exemples parmi les plus récents.


Le message sorti des urnes, qui doit être respecté et pris en compte, ressemble à chaque fois à un réflexe de repli, de peur de l’autre, de rejet de l’ouverture et des échanges. Pourtant, l’histoire montre que, sans prendre de risques, sans s’ouvrir à l’autre, en restant figé sur l’acquis et le passé, rien de grand et de durable ne se construit.

Fêter le Bicentenaire de l’entrée de Genève dans la Confédération suisse permet ce regard vers le passé, afin de comprendre le présent et fonder solidement l’avenir. Ainsi, marquer ce Bicentenaire, c’est bien sûr célébrer 200 ans d’appartenance à la construction confédérale suisse, mais c’est aussi, et surtout, redécouvrir un parcours historique très riche et fort instructif !

Genève ne serait pas ce qu’elle est sans les autres, sans celles et ceux venus d’ailleurs.

Si elle n’avait pas accueilli des personnalités remarquables comme Calvin, Voltaire, ou d’autres, Genève ne serait pas ce qu’elle est.
Si Genève n’avait pas d'abord ouvert ses portes aux réfugiés protestants et à leur savoir-faire, puis à bien d’autres migrants par la suite, comme par exemple un certain Omar Porras, migrant colombien sans papiers arrivé il y a 25 ans, et qui vient de recevoir l’Anneau Hans Reinhard, la plus grande distinction suisse en matière de théâtre, Genève ne serait pas ce qu’elle est.
Si Genève n’avait pas su rebondir sur la proposition d’Henri Dunant pour créer ce qui devint le Comité international de la Croix-Rouge – dont on marque les 150 ans avec l’exposition actuellement montrée au Rath par le Musée d'art et d'histoire –, si elle n’avait pas œuvré pour accueillir les organisations internationales, Genève ne serait pas ce qu’elle est.

Et si, au départ des troupes françaises en 1814, elle n’avait pas osé abandonner sa position historique de Cité-Etat pour demander le rattachement à la Suisse, et ensuite œuvré à créer un espace de libre circulation au sein de l’ensemble helvétique, Genève ne serait pas ce qu’elle est.

De tout cela, nous devons nous souvenir, non pas juste comme élément de nostalgie et de commémoration, mais bien pour nous en inspirer, et pour croire à notre capacité à surmonter les défis qui se posent à nous aujourd’hui !

Aujourd’hui, Genève est une ville d’ouverture, une ville accueillante, une mosaïque de diversité culturelle, mais dans un territoire exigu.

La Genève que nous admirons depuis ici, n’a pourtant pas toujours proposé ce même visage accueillant, harmonieux, ouvert. Au cours de son histoire, Genève a souvent hésité sur sa vocation profonde, entre « ouverture » et « fermeture », et semble hésiter, encore et toujours.

Imaginez-vous la vue qui s’est offerte aux Confédérés lorsqu’ils ont débarqué ici, au Port Noir, le 1er juin 1814 : malgré le développement de quelques quartiers populaires, malgré l’accueil très chaleureux réservé aux troupes fribourgeoises et soleuroises, la ville restait refermée sur elle-même, calfeutrée derrière ses murs de pierre. Jean-Jacques Rousseau a très bien décrit les portes fermées de la ville, l’ayant vécu lui-même des années plus tôt.

Et pourtant, après beaucoup d’hésitations, en l’espace d’un demi-siècle, le peuple genevois a accepté de devenir Suisse et de détruire ses fortifications : en peu de temps, tant de barrières sont tombées !

Aujourd’hui, les enjeux ne sont pas si différents, et Genève hésite à nouveau.

Genève hésite à assumer l’ouverture des frontières, de même qu’elle a hésité à renoncer à ses fortifications. Lorsque je vous parle de crise du logement, de concurrence accrue sur le marché du travail, de trafic excessif, de flux migratoires importants, de peur des effets collatéraux d’une croissance trop rapide, vous me direz : « oui, ce sont les débats actuels dans la société genevoise ». Je vous réponds : « oui, mais ces débats avaient déjà lieu durant la première moitié du 19ème siècle, de manière aussi controversée qu’aujourd’hui, sinon encore plus ».

Il est nécessaire de l’affirmer : Les frontières existent et ne peuvent être niées, elles constituent autant de repères qui structurent notre espace, notre identité, notre rapport à l’autre, notre imaginaire collectif. Mais que ces frontières soient nationales, socioculturelles, économiques, numériques, urbanistiques, religieuses, ou générationnelles, elles doivent être débattues, remises en question, apprivoisées, humanisées, sachant que les frontières les plus difficiles sont celles qui prévalent dans nos têtes !

Vous le savez, je suis Maire de Genève depuis aujourd’hui même et pour une année. Je suis à la fois fier et ému de pouvoir inaugurer cette année dans ce cadre exceptionnel, et surtout en ces circonstances exceptionnelles où nous célébrons 200 ans d’adhésion à la Confédération. Je suis moi-même un exemple de ce que Genève peut produire d’enrichissant, avec des origines à la fois suisses alémaniques et orientales, arrivé à l’âge adulte à Genève et aujourd’hui Maire de cette ville. J’entends bien, tout au long de ces douze mois, susciter le débat sur ce thème des frontières, montrer que l’on peut, que l’on doit oser envisager la frontière non comme une coupure, mais plutôt comme une couture.


Aujourd’hui encore, plus que jamais, Genève doit donc oser.

Elle doit oser regarder plus loin et se tourner vers ses voisines, vers ses voisins, pour construire l’avenir ensemble, sans renier d’aucune manière son identité genevoise et son ancrage helvétique.

Genève est une ville suisse, profondément suisse. Et même si elle vote souvent autrement que la majorité des cantons, aujourd’hui, on sait que le clivage provient d’un fossé villes-campagnes plutôt que d’un supposé Röstigraben, comme l’a montré à nouveau la votation du 9 février. Les hasards du calendrier ont fait que ce vendredi le Conseil administratif de Genève a reçu celui de la Ville de Zurich, et nous avons pu nous rendre compte une fois de plus à quel point nous partageons les enjeux et les visions dans ce pays.
C’est avec les autres agglomérations urbaines que Genève doit travailler, évoluer. Ensemble avec ses consœurs de Zurich, Bâle, Berne, Lausanne et les autres villes suisses, elle doit promouvoir et faire reconnaître la réalité urbaine de la Suisse, celle que nous avons en commun indépendamment de nos différences, celle qui contribue très substantiellement à la prospérité et l’avenir de ce pays, et qui, aujourd’hui, n’est de loin pas encore suffisamment reconnue dans notre Suisse.

Genève se pense parfois oubliée par la Berne fédérale, tout en oubliant d’y penser elle-même, mais depuis une vingtaine d’années, les liens se sont heureusement intensifiés, notamment autour du soutien à la Genève internationale auxquels nous tenons toutes et tous, profondément, ou encore pour enfin aider Genève à sortir du Moyen-Âge en matière de transports ferroviaires régionaux.
Mais Genève est aussi une ville-centre au cœur d’une région qui représente un bassin de plus d’un million d’habitantes et d'habitants, une région qui se caractérise par un destin commun à la fois ancré très loin dans l’histoire et porteur d’avenir !

Genève est complexe et ne peut se résumer en quelques mots.

On ne peut, en quelques mots, évoquer tout ce que Genève doit à la Suisse – ni l’inverse, d’ailleurs.
On peut toutefois affirmer que, depuis son adhésion à la Suisse, au regard de son parcours au 19ème puis au 20ème siècle, Genève participe à la grande marche de l’histoire, et contribue au rayonnement de la Suisse dans le monde.

Ville internationale, ville des droits humains, c’est maintenant, au 21ème siècle, avec la même audace, que Genève doit repenser sa place dans le monde, en commençant par le monde proche, autour d’elle, avec tous les partenaires de cette région franco-valdo-genevoise qu’on appelle le Grand Genève. Dépasser batailles puériles et démagogiques, pour s’engager dans la construction de notre espace commun, en misant sur nos atouts et nos particularités. N’est-ce pas un juste clin d’œil à l’histoire, lorsqu’en 1814 les élites genevoises ont refusé d’intégrer au territoire du nouveau canton de Genève tout l’espace avoisinant, par peur d’un renversement des équilibres religieux, et que, dès lors, Genève a créé des frontières artificielles dans son propre bassin naturel ?

Une chose est certaine, la plus grande erreur serait de nous reposer sur des lauriers passés pour penser que les problèmes se règleront d’eux-mêmes, que nous pouvons continuer selon nos rituels à nous chamailler, à râler, car c’est tellement genevois, tout en profitant de nos atouts et de nos acquis. Genève se trouve face à des défis considérables, de cohésion sociale, d’accueil des nouveaux arrivants, de gestion d’un territoire transfrontalier, de rééquilibrage de la répartition des ressources, de distribution équitable des fruits de la croissance. J’ai assez envie de dire : arrêtons de râler et de nous chamailler, même si c’est inscrit dans l’ADN genevois, retroussons les manches, et mettons-nous au travail !

Nous avons les compétences, les ressources, la volonté, la créativité pour bâtir notre prospérité et cultiver une qualité de vie qui puisse être équitablement partagée pour toutes et tous.

Vive Genève !
Vive la Suisse !

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